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Être performant, qu’est ce que cela veut dire ? Pour essayer de répondre à cette question, nous avons échangé avec Martí PERARNAU, journaliste et écrivain reconnu pour 3 énormes livres permettant de découvrir Pep GUARDIOLA, de manière inédite, au travers de ses étapes barcelonaise, munichoise et désormais mancunienne (El Largo Viaje de Pep, Herr Pep et Pep Guardiola : La Métamorphose). Mais c’est aussi un livre qui offre une plongée au cœur de la Masia (Senda de Campeones) et une revue sportive pluridisciplinaire de grande qualité, The Tactical RoomAncien athlète de haut niveau ayant participé aux Jeux Olympiques de Moscou en 1980 (saut en hauteur) et observateur avisé, échanger sur le thème de la performance avec Martí était évident. Voici la 1ère partie de cet entretien.

Qu’est ce que vous évoque le terme « performance » ?

Ça c’est une bonne question ! L’athlète que j’étais, envisageais la performance à 2 niveaux. Le 1er niveau, était relatif à la compétition à laquelle j’allais participer et donc à l’entrainement qui allait être mis en place afin d’être au même niveau que mes adversaires lors de cette compétition. Par exemple, s’il s’agissait d’une épreuve régionale comme le championnat de Catalogne, le but était d’atteindre un niveau de forme permettant de gagner ou finir dans les 3 ou 4 premiers. Mais si il y avait un championnat d’Europe prévu 2 mois après, il était nécessaire d’adapter mon état de forme au travers de l’entrainement, afin d’arriver à ce championnat d’Europe dans une forme qui permette d’être dans les 10 premiers par exemple. Cela veut dire qu’en athlétisme, nous n’avions pas toujours la même exigence, les mêmes besoins, en fonction de la compétition à préparer. Le niveau de performance attendu n’étant pas régulier au cours d’une saison, il fallait donc adapter son entrainement et sa façon d’appréhender la compétition. Cela n’existe pas en football parce qu’on doit être compétitif durant toute la saison. Du premier au dernier match. Et les grandes équipes doivent en plus être dans leur meilleure forme pour les moments clés de la saison. C’est le cas des équipes qui luttent pour un titre national ou un titre européen et qui doivent être à leur meilleur niveau au mois d’avril/mai.

Le deuxième niveau est un peu plus philosophique. Être performant n’est pas la même chose pour tout le monde. Par exemple, être performant, ce n’est pas la même chose pour Leo Messi ou pour Falcao. C’est à dire que Leo Messi, il peut être loin de son véritable niveau et marquer 3 buts par match Ce n’est pas le cas de joueurs comme Falcao ou encore Timo Werner. Par exemple, pour que Timo Werner marque 3 buts par match pendant plusieurs mois, il doit être hyper-performant. Ce n’est pas le cas de Leo Messi. Messi, il peut être en petite forme et marquer 2 buts par match. Ou il peut réaliser une performance qui, en rapport avec le niveau général moyen, peut être considérée comme époustouflante mais qui reste loin du niveau absolu de Leo Messi.

Finalement, la question de la performance est une question très individuelle ou bien liée au niveau de chaque participant à une compétition (un joueur ou une équipe). Barcelone peut gagner plusieurs matchs d’affilée en Liga ou en Champions, comme c’est le cas actuellement, mais il est très clair qu‘ils ne sont pas dans une grande forme et que le rendement de l’équipe n’est pas extraordinaire relativement à leur véritable potentiel… Mais malgré une organisation collective actuellement non optimale, ils ont gagné plusieurs matchs, probablement parce qu’il y a une grande différence entre le Barça et les autres équipes. Cela nous permet donc d’appréhender la performance sous un angle différent. C’est à dire qu’une équipe qui est très bonne (potentiel) mais qui n’est pas dans une très bonne forme peut quand même être performante (résultat) et donc gagner ses matchs sans être brillante.

Alors qu’est ce qu’une équipe, un joueur, un entraineur performant ?

C’est très difficile à dire parce qu’on dit toujours que celui qui est performant est celui qui a gagné. Selon les journalistes, les supporters… Mais souvent il y a des joueurs, des équipes et des entraineurs qui sont performants mais qui ne gagnent pas.

Par exemple, je connais un peu Christian Streich l’entraineur de Freiburg en Bundesliga. Pour moi c’est un entraineur très performant et son équipe aussi. Mais Freiburg finit toujours entre la 8ème et la 12ème position en Bundesliga. L’équipe n’a jamais gagné le championnat et n’a quasiment aucune option pour le gagner, ni même lutter pour une place en Champions. Je dis ça parce que je connais un peu le club, l’entraineur et les joueurs. C’est une équipe modeste, d’une petite ville avec un petit budget et un entraineur peu connu. Mais ils jouent toujours d’une manière qui est adaptée à leur rival. Par exemple lorsqu’ils jouent contre le Bayern ou le BVB, ils joueront de manière différente. Ils s’adaptent très bien à leurs rivaux… Pour moi c’est une équipe performante, mais c’est une équipe peu connue qui ne réalise pas de performances médiatiques, européennes, universelles… Ce sont des performances discrètes, silencieuses… Personne ne reconnaitra ces performances sauf les gens qui habitent Freiburg. Il y a d’autres équipes dans des grandes villes, avec de grands joueurs, avec des investissements importants et des entraineurs qui sont bons mais qui luttent pour finir comme Freiburg. Hambourg par exemple. Alors qu’en réalité on ne peut pas comparer Hambourg et Freiburg. Sur aucun plan : histoire, budget, rien… Alors qui est le plus performant ? Pour moi ce n’est pas Hambourg mais Freiburg.

On a toujours la tentation de mesurer la performance exclusivement du point de vue comptable. Cette équipe a vaincu telle ou telle équipe, alors le perdant n’est pas performant. Pour moi c’est une erreur, parce qu’ une équipe très performante comme le Bayern par exemple, lorsqu’elle a enregistré une dizaine de blessures graves s’est écroulée. Parce que finalement, quand tu as 6,7,8 joueurs très importants dans ton équipe qui sont blessés, tu ne peux pas résister. On l’a donc vu au Bayern mais aussi à Barcelone, au Real Madrid ou à Manchester United, etc. Alors oui je crois qu’on doit tenter d’évaluer une équipe pas seulement en rapport avec le résultat mais en relation avec son potentiel réel.

On a l’impression que la performance est quasi exclusivement observée d’un point de vue extrinsèque, c’est à dire en rapport avec le résultat d’une équipe face à une autre. Là vous sous entendez qu’elle peut être aussi envisagée d’un point de vue intrinsèque, c’est à dire de soit ou de l’équipe par rapport à ce que l’équipe peut faire. C’est ca ?

Je crois que oui. La performance est toujours relative. Surtout que dans le football il n’existera jamais de performance absolue étant donné qu’une équipe en affronte une autre… En athlétisme, lorsque Usain Bolt fait 9.58 sur 100m, il réalise le record du monde, ca c’est une performance absolue. Au foot cela n’existe pas. On peut gagner la Champions sans réaliser une « performance » brillante ou extraordinaire…

Il y ‘a donc une dimension extrinsèque et une dimension intrinsèque. La dimension extrinsèque est liée à l’adversaire que l’équipe affronte. Ce n’est pas la même chose d’évaluer la performance d’une équipe quand elle joue contre Angers ou quand elle affronte le Real. Ca c’est une mesure extrinsèque mais qui est absolument importante pour évaluer ta propre performance. Tu peux perdre 5.0 contre le Real Madrid et faire une bonne performance parce que tu es une « petite » équipe qui évolue dans la seconde moitié du tableau du championnat. Je crois qu’on doit tenter d’évaluer la performance même si c’est très difficile de le faire au delà du résultat. Mais on doit tenter de le faire du coté extrinsèque et intrinsèque. C’est à dire qu’il faut la mesurer en rapport avec ton adversaire mais aussi en rapport avec ton potentiel.

La question du potentiel est intéressante mais difficile à définir. Qu’est ce que le potentiel ? Prenons l’exemple de l’arrivée de Dembélé à Barcelone. Le potentiel de Dembélé quel est-il ? Est-ce qu’il correspond à ce qu’il est capable de faire aujourd’hui, ce qu’il peut apporter pour contribuer au jeu de l’équipe ou c’est ce qu’on imagine qu’il pourra faire dans quelques mois pour aider l’équipe ?

Je crois que du coté des entraineurs et du staff technique, surtout lors des étapes de formation plus qu’à haut niveau, c’est un peu plus simple d’évaluer le potentiel d’un joueur et travailler « sereinement » avec lui. Parce qu’on peut définir des objectifs indépendants du résultat mais liés à l’activité (tactique, technique, physique…) pour chaque joueur durant sa formation. On peut alors évaluer la progression du joueur en fonction de ces objectifs. C’est plus difficile au plus haut niveau. Mais je crois qu’un entraineur qui a un joueur comme Dembélé dans son effectif, peut faire l’analyse suivante : le Dembélé qu’on a vu au BVB avait une formidable capacité à dribbler, était ambidextre et très rapide mais rencontrait des difficultés dans la prise de décision notamment. C’est une analyse très simple, mais je crois que ce sont des éléments que l’entraineur de Barcelone va tenter d’optimiser avec le joueur à travers l’entrainement. Mais cela n’est jamais facile parce qu’on tente d’optimiser le rendement du joueur, relativement à son potentiel, en parallèle de la gestion de la compétition (championnat, coupe, coupe d’Europe) qui est elle même très cruelle…

Pour lire la 2nde partie de notre entretien => Martí PERARNAU – Football « global », « Futbol todo tiempo » ?

Interview réalisée par @Liloux et @AlberolaOlivier

Posté par Alilou Issa

(Re)découvre le football avec des lunettes 3D